J’ai posé nu pour Spencer Tunick

Je n’aime pas être nu devant du monde et je crains la foule. Alors qu’est-ce qui m’a poussé à me dénuder parmi 700 personnes ce 20 août à Aurillac ?
La réponse ? Spencer Tunick. Faire partie de son œuvre, aussi petite que soit ma participation. Pour le photographe que j’admire, pour son art.
Le festival de théâtre de rue d’Aurillac fête ses 25 ans d’existence et pour l’occasion, les organisateurs ont invité le photographe pour une de ses fameuses performances. Je me suis inscrit 10 jours auparavant et je reçois une convocation 3 jours avant de partir pour Aurillac. Le rendez-vous aura lieu à 5h15 du matin, c’est tout ce que je sais. Tout reste secret, rien de doit être dévoilé, du lieu, de la photo ni du nombres de participants. Une seule information a circulé, il y aura des parapluies, en hommage à René Magritte. Bel accessoire ! Ça promet d’être beau tous ces parapluies, déployés ou non…

installationtunick1

Jeudi 19 août. Je reçois un SMS à 23 heures avec les informations pratiques. Un bus nous attendra parking P1 pour nous emmener sur le lieu secret.
Vendredi 20 août. Le réveil sonne à 3h50 ce matin. Appréhension mais délicieuse inquiétude. A 5h15 je suis bien sur le parking P1, il y a là un bus avec une étrange destination qui clignote dans la nuit : SPENCER TUNICK ! On nous débarque après un petit quart d’heure de route dans la ville endormie. Une masse humaine se déplace silencieusement, venue de toute part. Il y a là des festivaliers qui ne se sont pas couchés, encore imbibés d’alcool, qui chahutent un peu, et d’autres qui viennent tout juste de se réveiller…
On grimpe sur un chemin goudronné, puis on attend. On fait la queue pour signer un papier cédant un droit à l’image, la notre. Photo et vidéo comprises et on « assume tous les risques de dangers liés à cet évènement d’art ». Soit ! Je donne mon papier à l’une des dizaines de personnes assises derrière des tables alignées. Il y a là un micro de France Inter. On fournit un sac plastique blanc à ceux qui n’ont rien pris pour mettre leurs vêtements , j’avais pour ma part apporté un sac de sport. On prend au passage un parapluie noir et on remonte cette petite rue jusqu’aux champs qui bordent Aurillac.
Dans l’obscurité on devine l’échafaudage du photographe, monté tout en haut du pré. J’imagine déjà la photo prise dans cette herbe avec la ville en fond, mais dans quelles positions va-t-il nous faire poser ? Serons-nous allongés ? Debout ?
On attend que le jour se lève… Les plus jeunes ricanent, friment un peu le torse nu, fument et finissent leurs bières, allongés sur le sol. D’autres grignotent.
On vient enfin nous parler, ce n’est pas trop tôt ! C’est dans un mégaphone éraillé qu’on nous donne les premières consignes et qu’on nous remercie de notre présence. Au signalement, on grimpe donc en haut du terrain un peu accidenté, en slalomant entre les bouses de vaches. Il y a là un groupe de journalistes armés de caméras et de télé-objectifs sur pieds, parqués dans un espace bien déterminé.
Au sommet nous attendent les lettres de l’alphabet piquées au sol, un repère pour nos effets personnels. Je choisis le K qui se trouve un peu au milieu dans un creux avec des arbres à l’arrière qui me plaisent bien. Attente. Un coq chante au loin, la nature est belle… Ça sent bon.
Le mégaphone nous annonce l’arrivée de Spencer Tunick qui se fait rapidement, sous les applaudissements des fidèles, et nous traduit chacune de ses paroles :
« Je suis heureux de ne pas avoir à chanter sous la pluie.  Je ne veux pas seulement que vous preniez du bon temps, mais que vous ayez conscience de participer à un travail artistique ».
Il nous explique une à une les prises de vue qu’il a préparé et les poses que nous devrons prendre. Les hommes, les femmes, les parapluies… Pas de bagues, pas de colliers, pas de bracelets, pas de montres, pas de chaussettes, pas de sourires aux lèvres, et on doit respecter les indications du chef. Les gens tatoués et ceux qui ont des traces de maillot de bain se placeront au fond. Il nous présente un à un ses assistants pour la photo, vidéo et organisation. Applaudissements général.
Disciplinés, nous regagnons notre lettre alphabétique et attendons le signal pour nous dévêtir. Il est 7 heures du matin.
Le mégaphone crie alors « Déshabillez-vous ! » Ça y est ! On se met à nu très rapidement comme il était demandé, on s’arme de nos parapluies déployés et en avant ! Je fais le vide dans ma tête, je ne pense à rien. Ça ricane un peu, mais rapidement les regards se font complices et le silence s’installe. Là, une vision surréaliste s’offre à mes yeux ! Il n’y a plus de ciel, mais un nuage noir au-dessus de ma tête, 700 corps rosés en dessous et le vert de l’herbe que nous foulons, c’est d’une beauté irréelle ! Graphique. Quel spectacle magnifique pour nos yeux et ceux de Spencer Tunick ! Quelle belle idée ! Que c’est beau ! J’en tremble d’émotion…
Et quelle sensation étrange de se retrouver nu dans la rosée du matin, un parapluie ouvert, parmi tous ces gens inconnus ! Unique.

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Photographie Jean-Pierre Thibaudat

L’armée de Mary Poppins se déplace au ralenti. On zigzague sur ce terrain en pente, entre bouses de vaches et chardons, pour trouver notre place dans le pré. Il nous faut le recouvrir en entier, entre 2 cordons noirs tendus aux extrémités. « Bouchez les trous ! » crie le mégaphone. On bouge, les assistantes nous déplacent un peu. J’entends le crépitement des déclencheurs des appareils photos de la presse sur ma droite. Je me protège à l’aide de mon parapluie, tant que la séance n’a pas commencé. Il fait un peu froid, le soleil n’est toujours pas là et la rosée du matin perle sur mes orteils. Pas de soleil, car Spencer Tunick ne veut aucune ombre portée sur le sol, pour mettre les parapluies noirs en valeurs, sans doute. Les assistantes courent, la photographe officielle photographie, les journalistes parqués mitraillent, et nous, nous restons là, nus avec notre parapluie à la main. Des riverains dans la maison d’en face sortent sur leur balcon, et prennent aussi des photos. On leur demande de rentrer chez eux. Je me sens un peu comme un animal piégé.

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Photographie Jean-Pierre Thibaudat

Nous voici en place. Une première photo avec les parapluies sur notre tête. « Regardez le sol, Spencer ne doit pas voir vos têtes ! » hurle le cône métallique.
Deuxième photo de dos, puis troisième avec le parapluie au bout d’un bras tendu à la verticale, puis tendu à l’horizontal. Remerciements.
On ordonne aux femmes de quitter le pré, pour une autre installation dans la ville. Nous, on reste là. Ordre de s’allonger sur l’herbe qui pique, un parapluie sur deux ouvert. « Beautiful, guys ! » lance le photographe, il doit être content.
J’ai hâte de voir le résultat. Un cliché grand format sera exposé sur la façade de l’Hôtel de ville demain.
Remerciements ultimes, on a déjà terminé. On replie nos parapluies à l’instant même où le soleil apparait derrière la colline, puis on remonte le pré pour rejoindre nos vêtements. Tout ce petit monde redescend vers la ville, un peu grisé par cette aventure hors du commun. Il est 8h30.
Aurillac se réveille à peine, le festival dort encore.

Voici un lien sur le reportage de France 3 : ICI

Le lendemain, rendez-vous place de l’Hôtel de Ville où le cliché est bien là, accroché sur la façade. C’est une photo de l’assistante de Spencer Tunick, mais pas la photo officielle.
Repérage… Oui, je suis bien là. Heureux et fier de faire partie de l’œuvre de Spencer Tunick.
J’imagine déjà de nouveaux sujets pour mes prochains tableaux, et peindre une nouvelle fois un hommage au travail du photographe, comme je l’avais fait après sa venue à Lyon. (Voir le post : ICI)

hoteldeville

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Spencer Tunick est présent sur la place, accessible et disponible. Je me lance dans un anglais approximatif pour lui dire combien j’aime son travail et celui-ci en particulier.

spencerplace

Oui, je recommencerai si d’aventure il venait une quatrième fois en France…
Je me lèverai aux aurores, me dévêtirai, me laisserai guider et surprendre de nouveau, imperturbable et sans entraves en suivant inlassablement les délires et la marche de l’Empereur Tunick.

10 Commentaire(s)

  1. Je dois avouer Christophe , que le concept est des plus attractifs !! Des hommes et des femmes dans le plus simple appareil avec pour seul accessoire un parapluie …Philosophiquement celà peut en dire long sur notre société ou , à trop vouloir tout dévoiler on n’a de cesse de se protéger . Bravo pour tes créations et belle semaine !

    jean-philippe | Août 23, 2010 | Répondre

  2. Moi je dis que désormais, tu ne peux plus rien me refuser ! 🙂

    Dominik | Août 23, 2010 | Répondre

  3. @ Jean-Philippe : Oui, chacun peut trouver une signification à cette mise en scène qui lui soit propre. Un hommage à René Magritte qui peut aller plus loin si on le désire…
    @ Dominik : Oui, je crois que je suis piégé là ! Si tu as des idées je vais les suivre… Obligé ! Aïe !

    Christophe Renoux | Août 23, 2010 | Répondre

  4. Qu’est-ce que le sens d’une image ? Chez Tunick tout est dit dans le plus simple appareil. Clarté de l’image.
    Des hommes comme des champignons noirs poussés comme par magie … c’est magnifique !

    Encore une fois l’Orient n’est pas loin …

    Françoise

    Françoise | Sep 5, 2010 | Répondre

  5. C’est grâce à Spencer que j’ai fait connaissance de votre blog que j’adore.
    Votre descriptif de la matinée avec Spencer est extraordinaire de vérité.
    Vous parlez de beauté irréelle, c’est tout à fait cela, je me suis exclamé « mon dieu que c’est beau » lorsque ces corps roses ont dévallé dans cette herbe verte. Il n’y avait pas de soleil mais malgré tout une image superbe, un mélange de couleur qui apaisait l’esprit.
    Ce fut une expérience magnifique.
    J’ai eu la chance de jouer les prolongations à la gare le lendemain sur le thème  » La liberté guidant le peuple », j’ai hâte de recevoir le cliché qu’il aura choisi.

    Audrey | Déc 8, 2010 | Répondre

  6. Merci Audrey !
    Oui, nous avons tous hâte de reçevoir la photo « officielle » de cette matinée. Un souvenir de cette expérience si particulière. Je suis très curieux de voir le résultat de « La Liberté guidant le peuple », avec tous les drapeaux et la brume comme nous l’avait décrit Spencer Tunick avant de commencer son travail. Ce devait être très beau.
    J’espère que nous verrons tous ces visuels très bientôt !

    Christophe Renoux | Déc 8, 2010 | Répondre

  7. bjr AUDREY
    Voila je suis fan des Spencer Tunick jele suis dans ses differentes prises de vue………et j aimerai savoir comment faire pour participer a l une d elle..en effet j aimerai participer aà une séance photo mais je ne sais comment m y inscrire…..
    connaissez vous une adresse ou site pour les catings prochain en france?
    Merci d avance pour vos reponses……..
    Cordialement…. Franck

    franck | Déc 29, 2010 | Répondre

  8. En réponse, voici le lien pour participer aux prochaines performances de spencer Tunick : http://www.spencertunick.com/sign_up.php

    Christophe Renoux | Déc 29, 2010 | Répondre

  9. Bonjour
    Merci pour ce partage, très émouvant
    J’ai très envie de participer à une oeuvre de Tunick et ton témoignage me motive encore plus! Merci
    Elisa de Chambéry

    lorenzo | Mar 20, 2015 | Répondre

  10. Par hazard ce jour (11 janvier 2018) je revis avec plaisir cette matinée grace à votre superbe descripton.
    Le film Normandie nue nous permettra peut être de retrouver ce petit moment de bonheur sans fard.
    Pour moi, une de mes préoccupations du moment était d’éviter les bouses de vache …

    Roques | Jan 11, 2018 | Répondre

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