Willy Ronis, ce jour là…

La suite des commentaires de Willy Ronis à propos de son travail… A retrouver dans le livre “Ce jour là”, publié en 2006.
Aujourd’hui, « Écluses à Anvers », 1957

ecluse

« Ce jour-là, c’était une chance, tous les plans se sont accordés. Nous étions
invités avec Marie-Anne dans une jolie maison aux environs d’Anvers, chez un
ami qui nous avait proposé de faire une balade sur l’Escaut. Je me souviens
qu’à un moment il avait fallu traverser une écluse, et le bateau s’était
immobilisé. Or, l’écluse était assez large et nous étions arrêtés en bordure
d’une péniche. Côte à côte. Soudain, le hasard a voulu que, dans la fenêtre
de la péniche qui était juste devant la nôtre, il y ait cette petite fille
qui était très intéressée par toutes ces têtes d’étrangers derrière la
vitre. Elle avait soulevé le rideau, pour mieux nous voir, et c’était
amusant car il était posé sur sa tête comme une capeline. Et là, sur ma
photo, en un geste, sans avoir eu à bouger, j’avais trois plans : le plan
inférieur de la petite fille, un deuxième plan de deux mariniers en train de
manœuvrer, et sur le quai, en haut, d’autres personnes qui étaient des
bateliers ou des éclusiers. Chacun était tranquillement dans son histoire,
mais ensemble. Très souvent je fais des photos en hauteur, parce que cela
permet de voir tant de choses au même moment. On peut alors séparer les
plans, depuis le bas jusqu’au haut de l’image. Ils ne se cachent pas les uns
les autres, ils se complètent. Je peux mieux les détacher. Moi qui suis un
passionné de musique et qui voulais être compositeur, ça me rappelle
exactement ce qu’on lit sur une partition, c’est-à-dire les différentes
lignes mélodiques, superposées, avec les portées que l’on voit les unes
au-dessus des autres : et, sur chaque portée, il y a toujours quelque chose
de nouveau, d’inédit, qui se passe. C’est l’harmonie de l’ensemble qui
compose le morceau. Et c’est ce qui donne tout son sens à l’image. »

Willy Ronis, ce jour là…

La suite des commentaires de Willy Ronis à propos de son travail… A retrouver dans le livre « Ce jour là », publié en 2006.
Aujourd’hui, « Le petit parisien », 1952

petitparisien

« Ce jour-là, pour cette photo qui a été tant de fois reproduite dans la
presse et qui, pour finir, pourrait venir signer mon autoportrait en petit
parisien, j’avais fait une petite entrave à ma pratique habituelle. Je veux
dire que j’ai fait un minimum de mise en scène. Je devais illustrer un
reportage qui s’appelait Revoir Paris et racontait l’histoire d’un parisien
qui était allé vivre quinze ans à New York et revenait à Paris, en
remarquant avec amusement tous les signes distinctifs de ce qu’on voit à
Paris.
Parmi toutes ces choses distinctives, il y avait bien entendu le grand pain
parisien. Il fallait donc que je trouve une façon particulière de le
photographier, de le mettre en situation, ça n’aurait pas eu de sens de
choisir simplement le cadre d’une boulangerie. Il était midi, je suis allé
dans mon quartier rôder du côté d’une boulangerie. Dans la queue, j’ai vu ce
petit garçon, avec sa grand-mère, qui attendait son tour. Il était charmant,
avec un petit air déluré. J’ai demandé à sa grand-mère?: « s’il vous plaît,
Madame, est-ce que vous m’autoriseriez à photographier ce petit garçon quand
il sortira avec son pain ? J’aimerais bien le voir courir avec son pain sous
le bras. – Mais oui, bien sûr, si ça vous amuse, pourquoi pas ? »
Je me suis posté un peu plus loin, j’ai attendu. Il a acheté son pain et il
a couru, de façon si gracieuse et si vivante. Je l’ai fait courir trois
fois, sur quelques mètres, pour avoir la meilleure photo. Et cette photo a
eu un succès formidable, on en a fait un poster, des cartes postales, j’ai
su qu’on la voyait même à l’étranger, dans les bistrots, ou dans les
boulangeries, à New York, et dans un certain nombre de capitales
européennes.
Ce garçon-là, je l’ai retrouvé grâce à sa belle-mère qui, un jour, s’est
manifestée et m’a téléphoné, un matin : « vous savez, monsieur Ronis, ça
fait longtemps que je connais cette photographie, et naturellement mon
gendre la connaît aussi, mais si je vous téléphone aujourd’hui, c’est que je
l’ai vue en couverture d’un livre que vous venez de faire paraître. » Grâce
à cette femme, j’ai pu aussi retrouver le nom de la rue où j’avais fait
cette photo?: la rue Péclet. Je suis retourné pour voir si j’allais
retrouver la porte, si j’allais me souvenir. La maison n’avait pas été
ravalée, c’était exactement le même décor, et j’ai eu la preuve que c’était
bien là parce que sur le cliché complet il y avait en bas de ce mur un
regard pour le gaz, comme une petite boîte en fonte, qui était resté à la
même place. Le regard n’avait pas bougé pendant toutes ces années !
Mais le petit garçon, lui, ne s’est jamais manifesté. »

Willy Ronis, ce jour là…

A quoi pense un photographe au moment d’appuyer sur son déclencheur ?
En 2006, Willy Ronis racontait 50 de ses images dans un livre magnifique et poignant intitulé « Ce jour là ».
J’ai déjà rendu hommage ici à ce grand humaniste, mais je continue à partager ses photos et ses émotions en postant régulièrement une photo et son commentaire.
Aujourd’hui, « Jules et Jim », 1947.

julesjim

« Ce jour-là, je crois que c’était un dimanche, ou peut-être un samedi, cette
fois je ne sais plus précisément, j’étais en tout cas allé de nouveau me
promener sur les bords de la Marne. Peu après la Libération, on m’avait
beaucoup parlé de cet endroit à la mode où les gens se retrouvaient le
week-end, dans une guinguette, pour manger des frites et des moules, ou pour
pique-niquer, ou encore pour danser, comme Chez Gégène, ou Chez Maxe. Et en
1947, on en trouvait encore beaucoup de ces guinguettes, c’est d’ailleurs là
que j’ai commencé à faire un certain nombre de photos sur ce thème, et à
m’intéresser de plus en plus à cette atmosphère de liberté, de joie de vivre
retrouvée. Très franche, très simple. J’y retournais régulièrement. C’était
sans doute un dimanche, je me souviens en tout cas que le temps n’était pas
très engageant et j’étais un peu soucieux, je me disais que je m’étais
peut-être déplacé pour rien.
Alors je marchais, un peu triste, sans rien attendre de précis. Et puis tout
d’un coup, je vois sur cette petite passerelle qui reliait les deux îlots, à
Champigny, ces trois jeunes gens : deux garçons et une fille. La fille, qui
se penchait légèrement sur l’un des garçons pour lui donner un baiser. J’ai
trouvé ça très joli, et j’ai fait la photo. C’était comme un petit conte, ou
une nouvelle. Des corps apparus en songe, qui n’avaient besoin de rien
d’autre que d’être là, tous les trois ensemble, en parfaite harmonie, avec
l’immense végétation autour. Cette photo, qui a été assez souvent reproduite
dans des revues, avait été pour moi comme un avant-goût de ce qu’allait être
le Jules et Jim de Truffaut, quand il est sorti, quelques années plus tard.
L’histoire d’une fille et de deux garçons, leur vie tourbillon, la grâce de
Jeanne Moreau et les sentiments qui tournaient aussi, entre eux trois, je
garde encore la chanson de Rezvani dans la tête, dans les yeux, elle avait
des bagues à chaque doigt, des tas de bracelets autour des poignets… Au
fond, en captant cette scène, j’avais peut-être photographié quelque chose
de ce film avant même sa sortie, en une espèce de prémonition ? Cela arrive
parfois. »

Willy Ronis. Un géant nous quitte…

Le photographe Willy Ronis vient de nous quitter à l’âge de 99 ans.
J’avais posté un article il y a quelques semaines lors de la rétrospective de ses œuvres à Arles…
Inventeur avec Doisneau et Cartier-Bresson de la photographie humaniste, connu pour ses vues du Paris d’après-guerre, le dernier grand photographe de sa génération s’en va, et toute une époque avec.

Revoyons « les amoureux de la Bastille » ainsi qu’un autoportrait…

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A nu pour Spencer Tunick

stunickLe photographe était venu à Lyon pour une performance il y a exactement 5 ans, jour pour jour. J’avais fait plusieurs « montages » pour rendre hommage à son travail Lyonnais : Des personnages de tailles, de couleurs et de corpulences différentes, côte à côte et posant nu face à la saône…
Aujourd’hui, il revient en France pour la seconde fois, et pour de nouveaux clichés, le 3 ou 4 octobre, dans le sud de la Bourgogne.

spencerGreenpeace propose de se dénuder dans un vignoble bourguignon devant son objectif. But de la manifestation : sensibiliser le plus grand nombre sur les changements climatiques.
« Organisation écologiste cherche volontaires prêts à poser nus au milieu des vignes pour incarner la vulnérabilité de l’homme face aux changements climatiques ».
A travers ce qu’elle décrit comme une « mobilisation artistique et militante pour les vins français », l’organisation internationale souhaite attirer l’attention sur les impacts des changements climatiques qui « se font déjà sentir partout dans le monde ».
« Précocité des vendanges, grêles et chaleur à répétition, les effets des changements climatiques ne sont pas une fiction pour les viticulteurs », souligne Anaïz Parfait, de Greenpeace France, dans un communiqué du jeudi 3 septembre 2009.

Depuis une quinzaine d’années, l’artiste américain Spencer Tunick a organisé plus de 75 mises en scène à travers le monde, réunissant des centaines ou milliers de volontaires, posant nus, qu’il décrit comme des « sculptures vivantes ».
Cette fois encore, je ne serai pas disponible pour participer à cette aventure artistique !
Mais si vous voulez vous inscrire, c’est ICI

Petit ministre

C’est bien notre tout nouveau ministre de la culture que voilà…
Frédéric Mitterrand pris en photo par Tana Kaleya, en 1970.
Photographe d’une époque où l’on aimait les femmes et jeunes filles en fleur à grands chapeaux, accompagnées de colombes, le tout baigné dans des flous et des couleurs un peu trop douces. Mais il y eu aussi des portraits comme celui-ci.
Ce cliché est intéressant car il y a toutes les annotations en vue du tirage définitif qu’on peut ainsi imaginer… Avec un peu plus de lumière dans les cheveux et sur le bas ventre, la mâchoire sortie, le ligne du bras atténuée, un espace entre les jambes et le sexe moins masqué…
Tana Kaleya expose jusqu’au 10 septembre à Carcassone dans la Maison du Chevalier ses peintures et ses photos, dont le tirage original de cette ébauche.

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Multi Frida

Spencer Tunick est un photographe américain, connu pour ses compositions photographiques où figurent des centaines de volontaires, hommes et femmes, posant nus, la plupart du temps dans des décors urbains.
En 2007, c’est 18000 personnes qui répondent à son appel à Mexico, sur la place Zòcalo. Il en profite pour faire des clichés dans la maison de Frida Kahlo, la « Casa Azul » à Coyoacàn, en rassemblant uniquement des femmes dotées d’une longue chevelure noire à l’image du peintre.
Mais qu’aurait pensé Diego Riveira en découvrant une telle scène?

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Willy Ronis

Willy Ronis fêtera ses 99 ans cette année, à Arles, où le festival de photographies lui consacre une exposition rétrospective (80 de ses photographies seront présentées à l’église Sainte-Anne).
Né le 14 août 1910 à Montmartre à Paris, il est un de ces photographes que l’on qualifie d’« humanistes », à l’instar de Robert Doisneau qui lui a longtemps fait de l’ombre. Ils ont incarné la photographie française au lendemain de la seconde guerre mondiale. Au sein du Groupe des VI, dont l’ambition était d’attirer l’attention sur une certaine « french touch de la photographie française », ils ont mis en lumière la réalité sociale, l’anecdote, la vie quotidienne, la tendresse… comme autant de témoignages d’une époque.
Ce grand photographe a définitivement rangé ses appareils en 2001.

Ci-dessous, quelques photos marquantes ainsi qu’un petit reportage où Willy Ronis nous parle de son travail.
Petites histoires photographiques d’un humaniste à l’œuvre… Emouvant.

(Vous pouvez cliquer sous le titre, sur « photographie » pour découvrir d’autres posts concernant le photographe…)

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« Je n’ai jamais poursuivi l’insolite, le jamais vu, l’extraordinaire, mais ce qu’il y a de plus typique dans notre existence quotidienne. » Willy Ronis.