« Coquelicot ». Anne Sylvestre

Extrait du premier livre d’Anne Sylvestre Coquelicot et autres mots que j’aime, où la chanteuse raconte son histoire, ses souvenirs d’enfance, sa poésie et son amour de la nature à l’aide de ses mots préférés. Cahier, frangipane, soupe, eau, parfum, libellule etc…
Voici l’histoire touchante qui illustre le mot ours.

ours
Coquelicot et autres mots que j’aime d’Anne Sylvestre.
Editions Points, collection dirigée par Philippe Delerm.

Livre ouvert

Parfois, lire un livre c’est avoir cette sensation qu’on a ouvert une cage, une porte, où les images s’envolent au fur et à mesure de la lecture.
Comme une envolée de papillons ou d’oiseaux, comme des idées libérées qui feront un courant d’air à nos yeux et sur nos joues, laissant une trace invisible mais tellement ancrée dans notre cœur.
Oui, la lecture c’est un peu comme libérer des idées.

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Virelangues

Des virelangues… On en connaissait plein quand on était petit, de ces petites ou grandes phrases imprononçables !
Vous en souvenez-vous ?

virelangues

Mes préférées ? Une très courte et une seconde très longue signée Bernard Haller :

Six souris sous six lits sourient sans soucis de six chats.

Kiki était cocotte, et Koko concasseur de cacao. Kiki la cocotte aimait beaucoup Koko le concasseur de cacao. Mais Kiki la cocotte convoitait un coquet caraco kaki à col de caracul. Koko le concasseur de cacao ne pouvait offrir à Kiki la cocotte qu’un coquet caraco kaki mais sans col de caracul. Or un marquis caracolant, caduc et cacochyme, conquis par les coquins quinquets de Kiki la cocotte, offrit à Kiki la cocotte un coquet caraco kaki à col de caracul. Quand Koko le concasseur de cacao l’apprit, que Kiki la cocotte avait reçu du marquis caracolant, caduc et cacochyme un coquet caraco kaki à col de caracul, il conclut : je clos mon caquet, je suis cocu ! 

Pomme

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Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité ! Ça a l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais ; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas ? Je me serais cru humilié peut-être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente.
Henri Michaux, « Lointain intérieur », 1938.

Papa t’es là ? Par Elsa Wolinski

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« Papa, t’es là ? Tu m’entends ?
Si t’es là, fais-moi signe… Envoie-moi un dessin.
Bon, ben, tu m’entends pas, je m’en doutais un peu.
Depuis que t’es mort, je me dis que tu dois enfin savoir si Dieu existe.
Tout le monde t’imagine dans le ciel, avec des filles à poil, en train de te marrer. Mais, moi, je sais ce que tu fais. T’as dû demander un stylo pour te dessiner une table, des feuilles et une lampe. Et puis, maintenant, tu te dessines un double de maman pour qu’elle soit avec toi, même là-haut. Ah, et puis tu t’es fait un lit pour ta sieste. C’est sacré, la sieste chez Wolinski.
Tu sais, je dors dans ton lit. J’ai d’ailleurs dû asperger ta chambre de mon parfum, ça sentait trop toi. C’est bizarre de me coucher à ta place. Mais je suis bien avec toi, là, dans tes draps. Maman t’avait offert un pantalon, t’as pas eu le temps de le mettre. Au fait, papa, j’en profite, est-ce que je peux te piquer tes pulls en cachemire ?
Papa, le journal ELLE m’a demandé de t’écrire une lettre, mais j’ai pas le temps. Le téléphone n’arrête pas de sonner, et je dois m’occuper de maman. Tu sais, elle s’en sort bien. Elle est très belle, comme à son habitude. Mes sœurs sont là aussi. On se serre les coudes. Et puis, on a des rendez-vous bizarres au 36, quai des Orfèvres pour récupérer tes affaires. J’avais l’impression d’être dans nos fameux polars qu’on aimait tant tous les deux. Et puis, aux pompes funèbres, pour te choisir une urne et un bout de terrain. On n’y pense pas, mais c’est plus difficile de choisir une urne qu’une paire de chaussures Prada. J’aimerais bien garder l’urne avec moi, je te baladerais dans mon sac, je te mettrais à côté de mon lit.
Papa, je me pose la question. Est-ce que t’as souffert ? Parce que c’est ça qui m’angoisse, tu sais. J’ai peur que t’aies eu peur, j’ai peur que t’aies eu mal. Mais ils ne t’ont touché qu’à la poitrine, alors, les bobos, on les voit pas.
T’es beau, tu sais, avec ce drap blanc qui t’enveloppe. T’as même l’air heureux. J’ose pas trop m’approcher, tu m’en veux pas ?
Je voudrais être capable de t’embrasser pour la dernière fois, mais j’y arrive pas. J’ai demandé à la dame de l’Institut médico-légal si on pouvait t’empailler mais elle m’a dit que c’était pas possible.
Papa, on dirait que tu dors.
Mais tu dors pas, t’es mort.
Pour dehors, Wolinski est vivant.
Mais, pour moi, t’es plus là.
Elsa a perdu son papa. »

Je voudrais que…

Voici la lettre que la romancière Katherine Pancol a écrite, suite aux marches républicaines de ce dimanche 11 janvier.
(Les diverses manifestations organisées à travers la France et Paris ont rassemblé quatre millions de personnes, la plus grande manifestation jamais recensée en France, selon le ministère de l’intérieur)

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Je voudrais que…

Ce soit tous les jours comme dimanche dernier.

Je voudrais que…

On continue à se tenir la porte dans le métro

On se lève pour donner sa place

On s’arrête pour faire un sourire

On se parle dans la queue du super marché

On file sa carte Monoprix à la dame qui en a besoin pour profiter des mini prix

On prenne le temps, on ralentisse

On donne le journal qu’on vient de lire

On arrête de râler, de klaxonner

On achète un croissant au monsieur ou à la dame assis devant la boulangerie

On dise bonjour, on dise merci !

On dise belle journée, belle année toute l’année et après, ça deviendra une habitude, on le fera sans y penser.

Je voudrais qu’on n’oublie pas ce dimanche là.
Qu’on fasse un petit truc chaque jour pour que ce soit le 11 janvier tous les jours.

C’était si bien, ça tenait chaud.
On était fiers, on était beaux.
On avait des crayons de couleur plein les yeux.
On chantait tous ensemble sans malice.

On peut continuer, ce n’est pas si difficile finalement.

Parce qu’on a recommencé à être heureux, ce dimanche là !

Histoire de l’art d’un nouveau genre

Voici une très belle couverture pour ce livre qui vient de paraitre, signé par Anne Larue.
À l’époque de la Grèce et de la Rome antiques, on mentionne des femmes peintres qui gagnaient mieux leur vie que les hommes. Au Moyen Âge, les nonnes ont réalisé des tapisseries et des manuscrits enluminés. À la Renaissance, des filles étaient formées à se rendre utiles dans l’atelier de leur père. Aux XVII et XVIIIème siècles, des femmes ont excellé dans l’art du portrait et dans l’observation scientifique des plantes et des animaux.
Au XIXème siècle, des femmes se sont travesties en homme pour réussir ou ont vécu en exil pour gagner leur liberté. Au XXème siècle, les femmes artistes sont désormais de plus en plus nombreuses.
Mais que s’est-t-il passé pour que l’histoire de l’art rime avec masculin ?

Le Mot de l’éditeur :
L’art a-t-il un genre ?
Aujourd’hui encore le discours de l’histoire de l’art s’écrit essentiellement au masculin. On dirait que les femmes n’ont jamais pris part à ce processus, que l’art exige encore et toujours une performance liée à l’idée de masculinité. Adoptant le point de vue des femmes et s’appuyant sur des recherches en histoire de l’art, ce livre réévalue leur place et leur rôle dans la fabrique des arts. Il offre une large fresque (de – 42000 à l’époque contemporaine) où femmes et hommes dialoguent ensemble pour reconstruire notre mémoire culturelle d’une manière plus égalitaire, équilibrée et donc plus solide, tout en tenant compte des tensions de genre qui s’impriment dans le discours. Il offre également une riche iconographie, dont certaines œuvres que vous n’avez encore jamais vues de votre vie !
Anne Larue, professeure d’art et littérature à l’université Paris 13, a écrit notamment Fiction, féminisme et post-modernité (Classiques Garnier, 2010), un roman de SF post-patriarcale, La Vestale du Calix (L’Atalante, 2011), Dis, papa, c’était quoi le patriarcat ? (Ixe, 2013).

Une histoire de l’art d’un nouveau genre
Anne Larue
DATE DE PARUTION : 06/11/14
DIMENSION : 27,7 cm x 23,6 cm
EDITEUR : Max Milo
ISBN : 978-2-315-00607-6
EAN : 9782315006076
PRIX : 29€

Mort de Gabriel Garcia Marquez

Affectueusement surnommé « Gabo » dans toute l’Amérique latine, l’écrivain colombien Gabriel García Márquez est mort hier à son domicile de Mexico.
Se sachant condamné, il écrivit il y a quelques années cette poignante lettre d’adieu à ses amis.

«Si pour un instant Dieu oubliait que je suis une marionnette de chiffon et m’offrait un bout de vie, je profiterais de ce temps le plus que je pourrais. Il est fort probable que je ne dirais pas tout ce que je pense, mais je penserais en définitive tout ce que je dis. J’accorderais de la valeur aux choses, non pour ce qu’elles valent, mais pour ce qu’elles signifient.

Je dormirais peu, je rêverais plus, j’entends que pour chaque minute dont nous fermons les yeux, nous perdons soixante secondes de lumière.

Je marcherais quand les autres se détendent, je me réveillerais quand les autres dorment. J’écouterais lorsque les autres parlent et… combien je savourerais une bonne glace au chocolat.

Si Dieu me faisait présent d’un bout de vie, je me vêtirais simplement, m’étalerais à plat ventre au soleil, en laissant non seulement mon corps à découvert, mais aussi mon âme.

Bon Dieu, si j’avais un cœur, j’écrirais ma haine sur la glace et attendrais que le soleil se lève. Dans un rêve de Van Gogh, je peindrais sur les étoiles un poème de Benedetti et une chanson de Serrat serait la sérénade que je dédierais à la lune. J’arroserais de mes larmes les roses, afin de sentir la douleur de leurs épines et le baiser de leurs pétales.

Bon Dieu, si j’avais un bout de vie… Je ne laisserais pas un seul jour se terminer sans dire aux gens que je les aime, que je les aime. Je persuaderais toute femme ou homme qu’ils sont mes préférés et vivrais amoureux de l’amour. Aux hommes, je prouverais combien ils sont dans l’erreur de penser qu’ils ne tombent plus amoureux en vieillissant, sans savoir qu’ils vieillissent en ne tombant plus amoureux. Aux anciens, j’apprendrais que la mort ne vient pas avec la vieillesse, mais avec l’oubli.

J’ai appris tellement de choses de vous autres, les humains… J’ai appris que tout le monde voulait vivre dans le sommet de la montagne, sans savoir que le vrai bonheur est dans la façon d’escalader. J’ai appris que lorsqu’un nouveau-né serre avec son petit poing, pour la première fois le doigt de son père, il l’a attrapé pour toujours.

J’ai appris qu’un homme a le droit de regarder un autre d’en haut seulement lorsqu’il va l’aider à se mettre debout. Dis toujours ce que tu ressens et fais ce que tu penses.

Si je savais qu’aujourd’hui c’est la dernière fois où je te vois dormir, je t’embrasserais si fort et prierais le Seigneur pour pouvoir être le gardien de ton âme. Si je savais que ce sont les derniers moments où je te vois, je dirais « je t’aime » et je ne présumerais pas, bêtement, que tu le sais déjà.

Il y a toujours un lendemain et la vie nous donne une deuxième chance pour bien faire les choses, mais si jamais je me trompe et aujourd’hui c’est tout ce qui nous reste, je voudrais te dire combien je t’aime, et que je ne t’oublierai jamais. Le demain n’est garanti pour personne, vieux ou jeune.

Aujourd’hui est peut être la dernière fois que tu vois ceux que tu aimes. Alors n’attends plus, fais-le aujourd’hui, car si demain n’arrive guère, sûrement tu regretteras le jour où tu n’as pas pris le temps d’un sourire, une étreinte, un baiser et que tu étais très occupé pour leur accorder un dernier vœu.

Maintiens ceux que tu aimes près de toi, dis leur à l’oreille combien tu as besoin d’eux, aimes-les et traite les bien, prends le temps de leur dire « je suis désolé », « pardonnez-moi », « s’il vous plait », « merci » et tous les mots d’amour que tu connais.

Personne ne se souviendra de toi de par tes idées secrètes. Demande au Seigneur la force et le savoir pour les exprimer. Prouves à tes amis et êtres chers combien ils comptent et sont importants pour toi. Il y a tellement de choses que j’ai pu apprendre de vous autres…Mais en fait, elles ne serviront pas à grande chose, car lorsque l’on devra me ranger dans cette petite valise, malheureusement, je serai mort».

« La mort s’habille en crinoline » de Jean-Christophe Duchon-Doris

Ce matin même, je reçois par la Poste ce livre envoyé par l’écrivain Jean-Christophe Duchon-Doris. C’est suite à un article dans mes « Vagabondages » sur la fabuleuse et extravagante Comtesse de Castiglione (pour relire le post, c’est ICI) que l’auteur m’a fait parvenir son ouvrage.
Aucune adresse pour le joindre alors c’est pas ici que je le remercie chaleureusement pour cette délicate intention et cette agréable surprise du matin. Chance d’avoir un livre avant sa sortie, le 6 mars prochain et vraiment hâte de m’y plonger.

Texte de présentation :

En 1856, la comtesse de Castiglione, beauté fatale d’origine italienne, s’apprête à faire une entrée spectaculaire au grand bal des Tuileries. Ce soir-là, l’enjeu est capital, car elle a pour mission de conquérir le cœur de Napoléon III. Ébloui par la plus audacieuse robe à crinoline qu’on n’ait jamais vue, l’empereur succombe en effet à ses charmes. Devenue sa maîtresse, l’intrigante va, pendant trois ans, faire et défaire la mode féminine au gré de ses caprices vestimentaires. Sept ans plus tard, un jeune officier de police, Dragan Vladeski, découvre sur un chantier le corps d’une femme égorgée, sosie de la belle Florentine. Bientôt, d’autres cadavres, portant une robe identique à celle de la comtesse le soir de son triomphe, surgissent aux quatre coins de la ville. Aidé par la délicieuse Églantine, une des « petites mains » ayant participé à la fabrication du modèle original, Dragan tente de percer le mystère de ces assassinats. Une robe, aussi mythique soit-elle, peut-elle être à l’origine d’une série de meurtres effroyables ?
Sur fond de rénovation urbaine, dans une capitale éventrée par le percement des grandes avenues haussmanniennes, La mort s’habille en crinoline décrit avec minutie ce moment charnière qui fit basculer les Parisiens dans la modernité. Une époque qui, en libérant peu à peu le corps des femmes, rendit obsolète toute une constellation de petits métiers, telles ces innombrables couturières et modistes qui, pour travailler dans des conditions éprouvantes, n’en étaient pas moins de véritables artistes. L’intrigue s’inspire de personnages réels, comme la comtesse de Castiglione et le photographe Pierson qui livra d’elle des portraits considérés comme les premières photographies de mode.
Grâce à cet admirable travail de reconstitution, Jean-Christophe Duchon-Doris nous offre un roman policier captivant, écrit dans une langue somptueuse et raffinée, à l’image de ces tenues flamboyantes, souvenirs lointains d’une gloire révolue.

Magistrat et président de chambre à la cour administrative de Marseille, écrivain et auteur de romans policiers, Jean-Christophe Duchon-Doris est l’auteur d’une douzaine de livres parus aux Éditions Julliard, dont Les Nuits blanches du Chat botté, 2000, L’Embouchure du Mississipy, 2003, Le Cuisinier de Talleyrand, 2006, La Fille au pied de la croix, 2008.

Editeur : Julliard
Date de parution : 6 mars 2014
Couverture brochée
Format : 1 x 22,5 cm
Nombre de pages : 324
ISBN : 2-260-02148-4

Contre la Tour Eiffel

Quand Gustave Eiffel entame la construction d’une tour pour l’Exposition Universelle qui se tiendra à Paris en 1889, il se lance dans un projet titanesque et révolutionnaire. Également polémique, car cette tour métallique dans le paysage parisien en laisse certains sceptiques. Artistes ou intellectuels comme Emile Zola, Ernest Meissonier ou Guy de Maupassant adressent une lettre ouverte dans la revue Le Temps contre le projet. La tour, qui a failli être détruite au début du XXème siècle, trône aujourd’hui fièrement dans le ciel de Paris, devenue l’emblème mondial de la France.
Amusant de lire ces lignes datant de 1887 décrivant cette « inutile et monstrueuse tour » qui va « déshonorer » Paris !

14 février 1887

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations.

Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ? C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.

II suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée…

C’est à vous, Monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez embelli, qu’appartient l’honneur de la défendre une fois de plus. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisonnements ne sont pas écoutés, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons, du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Signataires : Meissonnier, Gounod, Garnier, Sardou, Boullat, Coppée, Leconte de Lisle, Sully-Prud’homme, Huysmans, Maupassant, Zola…

Bonne nuit !

Le soleil dit à la lune :
Que fais-tu sur l’horizon ?
Il est bien tard, à la brune,
Pour sortir de sa maison.

L’honnête femme, à cette heure,
Défile son chapelet,
Couche son enfant qui pleure,
Et met la barre au volet.

Le follet court sur la dune ;
Gitanas, chauves-souris,
Rôdent en cherchant fortune ;
Noirs ou blancs, tous chats sont gris.

Des planètes équivoques
Et des astres libertins,
Croyant que tu les provoques,
Suivront tes pas clandestins.

La nuit, dehors on s’enrhume.
Vas-tu prendre encor ce soir
Le brouillard pour lit de plume
Et l’eau du lac pour miroir ?

Réponds-moi. – J’ai cent retraites
Sur la terre et dans les cieux,
Monsieur mon frère ; et vous êtes
Un astre bien curieux !

Théophile Gauthier, Espana (1845)

« Passagère du silence »

Le hasard n’existe pas…
Au moment où je m’interroge sur mon travail et la voie à suivre, je trouve avec ce livre « Passagère du silence » de la magnifique Fabienne Verdier des réponses à mes questionnements artistiques. Réponses de son maitre chinois.
Un livre resté de côté pendant un petit moment et que j’ai commencé au bon moment. Comment s’il attendait lui-même qui je sois mûr pour se laisser prendre en mains.
« Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat. Les manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin son troublantes car elles existent dans ce qui nous entoure… »
« C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie s’installer ». « Si on tente d’achever le tableau, disait le maître, il meurt »…

Victor Hugo à Juliette Drouet

Je vous aime, mon pauvre ange, vous le savez bien, et pourtant vous voulez que je vous l’écrive. Vous avez raison.
Il faut s’aimer, et puis il faut se le dire, et puis il faut se l’écrire, et puis il faut se baiser sur la bouche, sur les yeux, et ailleurs. Vous êtes ma Juliette bien-aimée.
Quand je suis triste, je pense à vous, comme l’hiver on pense au soleil, et quand je suis gai, je pense à vous, comme en plein soleil on pense à l’ombre. Vous voyez bien, Juliette, que je vous aime de toute mon âme.
Vous avez l’air jeune comme une enfant, et l’air sage comme une mère, aussi je vous enveloppe de tous ces amours à la fois.
Baisez-moi, belle Juju !

Victor Hugo  à Juliette Drouet, le 7 mars 1833

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Tu as brûlé mes lettres, ma Juliette, mais tu n’as pas détruit mon amour. Il est entier et vivant dans mon coeur comme le premier jour. Ces lettres, quand tu les as détruites, je sais tout ce qu’il y avait de douleur, de générosité et d’amour dans ton âme. C’était tout mon cœur, c’était tout ce que j’avais jamais écrit de plus vrai et de plus profondément senti, c’était mes entrailles, c’était mon sang, c’était ma vie et ma pensée pendant six mois, c’était la trace de toi dans moi, le passage, le sillon creusé bien avant de ton existence dans la mienne. Sur un mot de moi que tu as mal interprété, et qui n’a jamais eu le sens injuste que tu lui prêtais, tu as détruit tout cela. J’en ai plus d’une fois amèrement gémi. Mais je ne t’ai jamais accusée de l’avoir fait. Ma belle âme, mon ange, ma pauvre chère Juliette, je te comprends et je t’aime ! Je ne veux pas pourtant que cette trace de ta vie dans la mienne, soit à toujours effacée. Je veux qu’elle reste, je veux qu’on la retrouve un jour, quand nous ne serons plus que cendres tous les deux, quand cette révélation ne pourra plus briser le cœur de personne, je veux qu’on sache que j’ai aimée, que je t’ai estimée, que j’ai baisé tes pieds, que j’ai eu le cœur plein de culte et d’adoration pour toi. C’est que depuis huit mois que mes yeux pénètrent à chaque instant jusqu’au fond de ton âme, je n’y ai encore rien surpris, rien de ce que je pense, rien de ce que tu sens qui fût indigne de toi et de moi. J’ai déploré plus d’une fois les fatalités de ta vie, mon pauvre ange méconnu, mais je te le dis dans la joie de mon cœur, si jamais âme a été noble, pure, grande, généreuse, c’est la tienne, si jamais cœur a été bon, simple, dévoué, c’est le tien, si jamais amour a été complet, profond, tendre, brûlant, inépuisable, infini, c’est le mien. Je baise ta belle âme sur ton beau front.

Victor

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A Juliette le 31 décembre 1851, 8h du soir


Mon doux ange bien aimé, voici l’année qui finit, année de douleurs, année de luttes, année d’épreuves, l’année qui commence sera l’année d’espérance de joie et d’amour. N’en doute pas, car c’est tout mon cœur qui me le dit. Je suis proscrit, banni, exilé, séparé des miens, pauvre, errant, frappé au cœur et pourtant, quand je me tourne vers toi, il me semble que je vois le bon Dieu qui me sourit. Tu as été admirable ma Juliette dans ces sombres et rudes journées. Si j’avais eu besoin de courage, tu m’en aurais donné, mais j’avais besoin d’amour, et sois béni, tu m’en apportais ! Quand, dans mes retraites toujours périlleuses, après une nuit d’attente, j’entendais le matin la clef de ma porte tressaillir sous ta main, j’oubliais tout, je n’avais plus de périls ni de ténèbres autour de moi, c’était la lumière qui entrait ! Ho n’oublions jamais ces heures terribles et pourtant si douces où tu étais près de moi dans les intervalles de la lutte ! Rappelons-nous toute notre vie cette petite chambre obscure, ces vielles tapisseries, ces deux fauteuils côte à côte, ces repas au coin de la table avec le poulet froid que tu apportais, ces causeries si tendres, tes caresses, tes anxiétés, ton dévouement ! Tu t’étonnais de mon calme et de ma sérénité. Sais-tu d’où me venaient cette sérénité et ce calme ; c’était toi. Vois tu, Dieu ne frappe jamais tout à fait, il nous a jeté ici, mais ensemble. Qu’il soit béni.
Dans ces années si vite écoulées, hélas, ton âme a dépensé des trésors de tendresse, de dévouement, de fidélité, de vertu, et pourtant cette belle âme est plus riche que jamais. Tes yeux m’ont donné bien des sourires, ta bouche bien des baisers, et pourtant ton doux visage est plus jeune que jamais. Tu as tout donné et tu as tout gardé. J’ai eu tout et tu as tout. Il n’y a que les astres du ciel qui puissent ainsi donner sans cesse leurs rayons sans diminuer leur lumière. L’année qui vient de finir a été triste. Une moitié de mon cœur est morte. Oh ! Que tu as été douce pour moi dans ces heures d’angoisse ! Que Dieu te récompense et te bénisse ! Ton amour, ô mon ange, ressemble à la vertu.
Je t’attends ce soir avec bien de l’impatience. On dirait que les battements de mon cœur voudraient hâter les pulsations de la pendule pour y arriver plus vite.
Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée, quand mes yeux fatigués seront fermées au jour, dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée
Moi j’avais son Amour. 

Victor Hugo